"La parole tue, empoisonne, mutile, déforme, salit. Je ne m'en plaindrais pas si j'avais pris le parti d'accepter pour moi-même la loyauté, mais me voulant hors d'un monde social et moral dont la règle d'honneur me paraissait imposer la rectitude, la politesse, enfin ces préceptes enseignés dans les écoles, c'est en haussant à hauteur de vertu, pour mon propre usage, l'envers de ces vertus communes que j'ai cru obtenir une solitude morale où je ne serais pas rejoint. Je me suis voulu traître, voleur, pillard, délateur, haineux, destructeur, méprisant, lâche. A coups de hache et de cris, je coupais les cordes qui me retenaient au monde de l'habituelle morale, parfois j'en défaisais méthodiquement les n½uds. Monstrueusement je m'éloignais de vous, de votre monde, de vos villes, de vos institutions. Après avoir connu votre interdiction de séjour, vos prisons, votre ban, j'ai découvert des régions plus désertes où mon orgueil se sentait plus à l'aise. Après ce travail – encore à moitié fait – qui m'a coûté tant de sacrifices, m'obstinant toujours plus dans la sublimation d'un monde qui est l'envers du vôtre, voici que j'ai la honte de me voir aborder avec peine, éclopé, saignant, sur un rivage plus peuplé que la Mort elle-même. Et les gens que j'y rencontre y sont venus facilement, sans danger, sans avoir rien coupé. Ils sont dans l'infamie comme un poisson dans l'eau, et je n'ai plus, pour gagner la solitude, qu'à faire marche arrière et me parer des vertus de vos livres "
Jean genet